vendredi 12 avril 2019

Ouverture a l’autre et pluralisme politique au prisme de la mondialisation


La mondialisation est aujourd’hui une réalité avec laquelle il faut apprendre à composer. A première vue, la mondialisation donnerait l’impression d’une démocratisation de la vie internationale et offrirait à chacun la possibilité de s’établir à n’importe quel coin du monde. Et les technologies de l’information et de la communication ont, dans cet état de fait, un rôle important: «La mondialisation de l’information rend le monde tout petit, mais très dangereux. Chacun voit tout, sait tout, mais réalise aussi ce qui le sépare des autres, sans avoir forcément envie de s’en approcher. L’autre, hier, était différent, mais éloigné. Aujourd’hui, il est tout aussi différent, mais omniprésent, dans le téléviseur de la salle à manger comme au bout des réseaux. Il va donc falloir un effort considérable pour se comprendre. En tout cas, pour se supporter »[1].
L’apparente matérialisation de la prophétie de McLuhan complique plutôt la donne au lieu de la simplifier: le monde est un grand village d’un point de vue technique mais jamais en pratique. L’enfermement technique nous a conduits vers une ghettoïsation emplie de haine, où le communautarisme a pris le dessus sur la communauté des hommes. Eneffet, la communication qui devrait signifier une cohabitation et de faitimpliquer l’ouverture à l’autre nous enferme sur nous-mêmes tant l’autreest perçu comme un danger. Son altérité est niée au nomd‘une suprématie culturelle désuète; nous sommes repassés dans la barbarie en niant l’identité des autres. Le’ vertige de la technologie devrait céder sa place à la lenteur de l’anthropologie où désormais nous réapprendrons l’altérité et nous nous enrichirons de sa différence. Rien n’est alors épargné : tous les secteurs de la vie pâtissent de cette fermeture, de l’économieest aujourd’hui la conductrice des politiques publiques à la religion, ‘ passant par la politique. Ce dérèglement du monde impose à la philosophie l’urgence d’un redéploiement de la philosophie comme lumière éclairer un monde en pleine déliquescence.

1. La mondialisation et le mythe de l’ouverture

La question de la mondialisation soulève des vagues et l’abondance de la littérature s’y rapportant est le témoin d’une préoccupation qui ne faiblit pas. La mondialisation nous conduit à explorer l’aspect communicationnel qui est au cœur de toute activité humaine. Mais particulièrement, nous voulons insister sur le volet culturel de la mondialisation car celle-ci (la culture) prend sur elle la charge de l’altérité. Aujourd’hui, la philosophie de l’altérité qui s semblé s’essouffler avec la fin théorique de grandes figures de l’existentialisme, reprend du service car « l’horizon de la communication butte, plus que hier, sur l’incommunication et l’altérité, parce qu’il y a davantage de liberté, de visibilité et d’égalité »[2].

Trois concepts émergent de cette montée en puissance de la mondialisation: la liberté, la visibilité et l’égalité. Ces trois concepts tissent un lien important avec l’altérité qui, si elle est bien assumée, offre une ouverture qui débouche sur un climat de convivialité et d’harmonie dans l’action politique.

La liberté est inhérente à la mondialisation. L’ouverture à l’autre que favorisent les médias laisse supposer que latitude est donnée à chacun de s’installer à n’importe quel coin de la planète. Il se trouve malheureusement que cette liberté-là n’est que nominale. Les Etats s’emploient aujourd’hui à verrouiller leurs frontières, rendant illusoire la prophétie de McLuhan. Cette fermeture repose sur des ingrédients que les politiques publiques ont-elles-mêmes préparées. Les extrêmes de chaque grand parti manipulent les faiblesses de ces politiques publiques pour voir en l’autre le véritable bouc-émissaire de la situation de crise ainsi créée. Les misérables du Sud se ruent vers le Nord en croyant découvrir l’eldorado. Aujourd’hui, l’ironie de l’histoire est en train de rattraper certains citoyens du Nord qui abandonnent le confort matériel pour trouver refuge dans les Etats du Sid, où leur dignité est prise au sérieux L’immigration portugaise vers le Brésil ou l’Angola de même que celle des Espagnols vers des contrées où ils peuvent s’épanouir est la preuve que l’Occidental doit revoir sa copie au chapitre de la liberté à reconnaître à l’autre. Eux qui se réclament de l’héritage judéo-chrétien, que font-ils de cette parole de la Bible qui invite à ne jamais faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas qu’on nous fasse ? L’accueil que le Sud réserve aux ressortissants du Nord en proie à la misère et au désespoir est une humiliation intelligente infligée à l’orgueil et à l’arrogance occidentale.

Hier, le Nord a cru qu’il était hors d’atteinte, et que la crise n’affectait que le Tiers-Monde. Depuis quelques années, on sent que la mondialisation qui implique que les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres qu’auparavant, a fini par ruiner les espoirs d’une vie paisible dans plusieurs Etats occidentaux. Les mouvements sociaux d’altermondialisation et d’indignation ponctués. par des grèves générales illustrent à quel point l’homme occidental a perdu toute quiétude. La panique qui le saisit à l’heure actuelle nous rappelle les mots naguère prononcés par la négro-américain W.E.B. Dubois ((Dans son orgueil et son ignorance, il tire le monde entier sur sa tête. Le jour approche où il ne gouvernera plus. Il a semé la haine à travers le monde. Il a dressé le frère contre le frère. Il a renié son propre Dieu. Non ! Ce misérable spécimen de l’humanité n’est pas le supérieur de l’homme noir. Cette race d’homme est condamnée. Réveillez-vous, mes frères ! Réveillez-vous, mes frères et chantez Huez l’homme blanc! Chassez-le de votre vue! Scellez-lui les lèvres, liez-lui les membres, enterrez-le là où est sa place — dans le tas de fumier! Qu’on lui donne un peu de temps encore, et l’homme blanc se détruira lui-même et le monde pernicieux qu’il a créé. Il ne possède pas de solutions aux maux qu’il a imposés au monde. Aucune. Il est vide, désillusionné, sans grain d’espoir. Il soupire pour sa propre fin misérable »[3] .
                                                                  
Ce jugement, sévère dans son énonciation, doit d’abord être replacé dans son contexte historique : un contexte de lutte pour la reconnaissancela dignité de l’homme noir américain et partant de l’homme noir en général Mais son actualité n’a pas été affectée le piège s’est refermé sur celui qui l’a tendu. Ceux qui déniaient à l’autre la dignité se retrouvent dans la même situation de recherche d’un mieux-être. Si leur liberté de mouvement n’a pas été entravée par toutes sortes de tracasseries, ils ont l’obligation de rendre la copie aux immigrants du Sud s’ils veulent donner à la mondialisation un visage humain.

La visibilité. Aujourd’hui, les technologies de l’information et de la communication donnent de plus en plus de visibilité à l’agir humain. De  sorte qu’il est plus facile de s’apercevoir de nos différences plutôt que de ce qui nous rassemble. Cette visibilité étale le contraste qui mine toutes sociétés actuelles;: la plus grande opulence des uns et l’extrême dénuement des autres. Richesse et pauvreté sont les versants d’une culture de l’égoïsme et d’un manque de solidarité. Cette culture est portée par les médias qui en font une monstration mais surtout qui empêchent de penser le lien social et font l’apologie de l’individualisme.
L’égalité reste le concept le plus malheureux de la mondialisation. Politiquement, elle n’est qu’un slogan, rien de plus. Au quotidien, que l’on soit en démocratie ou en dictature, il n’existe point d’égalité. Pour illustration, la justice qui devait être le lieu de l’égalité, se trouve être celui de la fabrique de l’inégalité. Et plus grave, l’un des théoriciens de la justice, John Rawls en l’occurrence, a fait une découverte plutôt étonnante une inégalité est tolérable dès lors qu’elle fait progresser l’ensemble du système et donc la condition des plus défavorisés. La trouvaille est assez géniale dès lors qu’elle tend à retourner un vice en une vertu collective qui a pour nom l’efficacité. Toutes les décisions et politiques publiques sont jugées aujourd’hui à l’aune de l’efficacité.

2. Pour une plus grande ouverture

La politique dans la plupart des nations traverse une crise. La défection des populations qui boudent les urnes ou la prise de parole qui se traduit par des mouvements sociaux de l’ampleur de l’altermondialisation ou de celle des indignés montre à quel point notre monde est totalement déréglé. Le relativisme, fruit de la controverse découlant du débat public, a fini par corrompre l’altérité. L’homme politique ne voit plus que ses intérêts et le souverain primaire le lui fait payer soit par un vote sanction, soit par une abstention record.

Du lieu où nous parlons, c’est-à-dire l’Afrique, l’ouverture, synonyme de l’accueil de l’autre en partenaire pour l’avancement du pays, est un sérieux problème. Ceux qui sont au pouvoir privilégient leurs intérêts plus que ceux de la population, au nom de laquelle ils parlent. Ce refus des tenants du pouvoir bénéficie d’une certaine complicité des parrains extérieurs qui ferment les yeux sur certains abus graves. Et pour cela, la boulimie du pouvoir saisissant tout le monde, le coup d’Etat sous ses multiples facettes devient un moyen pour accéder au pouvoir. Le putsch ainsi que la tricherie électorale sont désormais les fossoyeurs de l’ouverture dès lors que tous les fraudeurs sont sanctionnés des bouts des lèvres et au bout de quelques mois qui participent de l’oubli, l’Etat fraudeur devient à nouveau fréquentable.

Quant à l’enrichissement illicite, il est l’acte par lequel on porte le coup de grâce à l’ouverture à l’autre tant l’égoïsme qui. l’anime finit par arracher à l’autre ce qui lui revenait de droit de par le principe de la justice distributive. En lui déniant son humanité par le viol de cette exigence de justice, nous retombons dans cette barbarie nouvelle dénoncée à la fois par Todorov[4] et Jean-François Mattéi[5]. Du coup, le droit qui devrait service de rempart se fissure et étale toutes ses contradictions. En effet, les évolutions qui affectent notre monde exigent une adaptation de la législation aux cas à résoudre. De la sorte, la morale avec ses permanences semble avoir pris un coup de vieux et que de plus en plus, il faille recourir à l’éthique pour faire face à la situation de crise.

Malheureusement, sans morale ni éthique, les riches de la mondialisation qui dictent leur volonté au pouvoir politique ont vite fait de ressembler aux tyrans en s’ingéniant à «brouiller les vérités les plus certaines pour asseoir leur despotisme, et en particulier, à multiplier les lois pour empêcher le règne de la raison et de la liberté. Ne pourrait-on pas en dire autant de nos sociétés tyranniques en cela, qu’elles privent le citoyen de comprendre le système de lois qui régissent pourtant sa vie quotidienne, qu’elles le rendent dépendant (hétéronome) à l’égard des instances qui le dépouillent de la maîtrise sociale dont la démocratie le prétend doter, lu, membre du peuple souverain ?[6]

Cette situation trouve une parfaite illustration en République Démocratique du Congo où, en 2006, la constitution a été soumise au référendum dans un chaos volontairement entretenu, afin d’empêcher le peuple de prendre réellement connaissance de cette loi qui régirait désormais son avenir.

L’acteur politique en agissant ainsi, violait le principe sacro-saint du fondement de la démocratie sur le règne d’une loi claire, lisible, accessible, même si elle est imparfaite mais néanmoins connue du public en vertu du dicton populaire, nul n’est censé ignorer la loi. En agissant ainsi, l’homme politique non seulement s’éloignait de la démocratie, mais surtout posait sur l’ouverture à l’autre une lourde croix que seule une méthode forte peut arriver à déplacer. Ce qui se traduit aussi par la difficulté de l’alternance politique et complique davantage le vivre ensemble.

Ainsi qu’on peut s’apercevoir, les chemins qui nous mènent vers l’ouverture sont loin d’être trouvés : il faut nous ingénier à y parvenir. Autrement, la gestion du pouvoir politique deviendra impossible et une révolution planétaire qui balayerait toutes les oligarchies en poste n’est pas qu’un vain mot. L’agitation qui a secoué pour un temps le Maghreb avec le Printemps arabe est une indication aux gouvernants de tous bords: à vouloir jouer avec le feu par le privilège accordé à ses propres intérêts, on finit par le payer, destitué et humilié.

Pour ne pas conclure

L’irréversibilité de la mondialisation est telle que l’ouverture à l’autre, dans un contexte de pluralisme politique, lui est corollaire. C’est même la condition d’une paix durable à travers les nations. Tous les acteurs politiques ont l’obligation de s’ouvrir à leurs oppositions, à leurs peuples, afin qu’ensemble ils puissent se choisir la voie à suivre. Il y a urgence de dépasser la vieille dichotomie qui veut que la démocratie soit un pouvoir du peuple mais qui s’exerce par une délégation de pouvoir par une aristocratie traitresse qui prend goût au pouvoir et oublie souvent les intérêts de ceux qui l’ont mandaté. C’est dire que la mondialisation n’assumera l’ouverture à l’autre qu’à la condition que l’économie, mieux, le marché, arrête de défaire à sa guise les politiques pour favoriser ceux qui sont déjà mieux nantis. Y parviendrait-on dès lors que l’hydre économique n’arrête de se métamorphoser pour pouvoir conserver sa position? Voilà l’urgence à laquelle toutes nos énergies doivent être mobilisées.


[1] D. WOLTON, L’autre mondialisation, Paris, Flammarion, 2003, p.9.
[2] ID., « Les enjeux de la mondialisation de la communication ». in P. RASSE (dir),La mondialisation de la communication, Paris, CNRS Editions, 2010, p. 149
[3] W.E.B. DUBOIS, cité par H. MILLER, Plexus, Paris, Buchet/Chastel/Corréa, 1952, p. 620-621 ;
[4] T. TODOROV, La peur des barbares. Au-délà du choc des civilisations, Paris, LGF, 2009
[5] J.-F. MATTEI, La barbarie intérieure. Essai sur l’immonde moderne, Paris, PUF, 2004
[6] P. VALADIER, Morale en désordre. Un plaidoyer pour l’homme, Paris, Seuil, 2002, p. 100

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