Introduction
Comme toute invention, les numériques font peur.
Pourtant, toute évolution apparait neutre. C’est dire que
cela dépend de la manière dont chacun les
conçoit et les utilise. On a l’impression qu’on est bien informé,
pourtant la réalité nous fait voir qu’on n’est pas du tout pas informé.
L’enjeu consiste à rappeler, d’une part, le caractère
fondamentalement précaire de l’humain et d’autre part, le fait que l’homme doit
apprendre à accepter, malgré ses échappées, qu’il s’échappe à lui-même[1].
L’expert de la techno-science travaille à produire des opérations et des
manipulations visant à éviter toute catastrophe. A cet égard, le technocrate,
fasciné par les dimensions logométriques, consolide sa prétention à évacuer
l’imprévisible, l’indéterminé, l’incommensurable, l’inconnaissable.
C’est pourquoi nous pensons mener notre réflexion
sur ce qu’est d’abord la technique, l’angoisse liée au système technique avant
de mettre l’accent sur la révolution numérique sur le plan philosophique en
passant par le système numérique lui-même.
1.
Ce qu’est la
technique
Nous pouvons la caractériser dans le domaine du
faire comme celui du faire efficace, c’est-à-dire du faire qui ne procède plus
au hasard ou par de simples tentatives et erreurs, mais qui a découvert des
règles pour atteindre de manière correcte, précise et satisfaisante certains
objectifs pratiques.
Certes, on traduit d’habitude le terme Téchnè par « art ». Mais il s’agit d’une traduction devenue aujourd’hui
inexacte. Pour nous, l’art concerne essentiellement la sphère du beau et de
l’expression esthétique. Dans le cas de l’épistème :
l’attention est focalisée sur la simple vérité de ce qu’on connaît. Dans le cas
de la Téchnè, l’attention se porte
sur l’efficacité. La première concerne le savoir pur, la seconde concerne le
savoir-faire[2].
Bien que n’étant pas autonome, nous avons dans la
technique, technè qu’Aristote
définissait, dans « l’Ethique à
Nicomaque », comme la vertu de l’intelligence poétique et cela à la
différence de l’épistémè, comme
science de l’intelligence théorique. C’est dire qu’à son sens premier, la
technique désignerait donc une vertu, une sagesse pratique, voire, à la limite,
ce qu’il y a de foncièrement religieux en l’homme. Disons qu’Aristote insère le
procès de la technè sous la politique
dont le fond est le bien proprement humain, le bien de la Cité.
Mais que reste-t-il du sujet quand il devient objet
du savoir et de la technique[3] ?
En clair, voulons savoir ce qu’est réellement la technique et quels rapports
entretient-elle avec l’humanité ? Or, parler de technique, c’est parler
aussi de tradition pour ainsi porter la distinction entre le milieu nature du
milieu technique. Ce dernier nous renvoie à un environnement construit, un
réseau de machines et d’outils ; il assure l’indépendance des humains par
rapport à la nature. C’est dire que les techniques sont entre autres des
manipulations efficaces, artificielles et subalternes, mais qui ont tendance à
se rendre indépendantes et à se valoriser. Ces manipulations délimitées,
transmissibles et novatrices sont inspirées par le désir de dominer les mondes
de la nature, de l’humain et de la société, afin de produire, de détruire, de
sauvegarder, d’organiser, de planifier, de communiquer, d’informer et de
diffuser. C’est dire que dans un acte technique, les finalités sont externes
aux processus. Elles supposent une intentionnalité : « dominer les
mondes », celui « de la nature, de l’humain et de la société »[4].
Pour Gilbert Hottois, « la technique est une
contestation de la condition naturelle de l’homme : elle est l’effort
obscur pour faire sortir l’essence humaine de ses gonds et de ses limites et
pour la projeter vers un ailleurs qui ne serait plus ni de l’homme ni de la
nature »[5].
Que trouve-t-on au fondement de la technique, sinon
l’homme et son autre, son « manque » constitutif, son « mal à
dire et à être » qui l’entraîne dans ce que l’onpourrait appeler, en
langage hégélien, le travail du négatif[6].
Or, à l’instar de tout langage et de toute réalité
culturelle, la technique répond ainsi d’une altérité qui donne lieu, sous un
mode indéfini, virtuel, à l’ensemble de ses potentialités insoupçonnées, celles
du passé et celles du futur. Disons qu’il s’agit de l’Autre de la technique, c’est-à-dire l’instance qui représente
cette indéterminé, à la fois condition de
possibilité de son actualité et absence,
au cœur de cette actualité, siège d’une intentionnalité originelle perdue. En
outre, de toute réalité culturelle, une technique est vivante non par ses
œuvres, fussent-elles devenues monuments historiques, mais plutôt par le
travail de ceux qui, aujourd’hui,
créent, construisent, inscrivent l’inédit dans l’histoire en tirant profit de
ses possibilités. Elle devient ainsi une réalité signifiante. L’outil, en tant que langage, nous met ainsi en
présence d’un autre qui se constitue dans le travail concret s’effectuant à
travers lui, comme le je advient,
dans la langue, par le risque de l’énonciation pris par un sujet parlant.
C’est dire que « si un outil est une chaîne
signifiante, il renvoie d’emblée, comme tout langage, à une double
altérité : d’une part ce pourquoi il est fait, d’autre part, ce que l’on
en fait »[7].
C’est dire que non seulement la technique renvoie à l’ensemble des intentionnalités potentielles de son
passé et de son avenir, mais aussi représente-t-elle, aujourd’hui, le désir d’un sujet. Sa valeur objective se conjugue alors avec sa mise
en valeur subjective.
Pour Lemieux, l’autre de la technique, c’est ce
qui, du lieu même de la technique comme langage, appelle à « continuer le
combat de la raison », combat qui a pour enjeu la vérité du sujet en tant
qu’il est « marqué d’une déchirure irréparable »[8].
Nous sommes convaincus que quand le développement
technique ne produit pas une meilleure qualité de vie pour tous, c’est notre
propre sécurité qui est menacée. Où donc
m’en fuir… clame le psalmiste : même dans l’eau te voici !En
revanche, cela engendre des masses d’exclus dont la survie dépend d’une part
rétrécie des richesses. C’est dire qu’avec les nouvelles technologies, laissées
à elles-mêmes, creusent l’écart social au lieu de créer de la communauté
humaine. Les hommes se laissent emporter par leur génie créatif jusqu’à l’oubli de l’autre. L’argument selon
lequel la croissance réduirait les inégalités est une escroquerie
intellectuelle sans fondement. Ainsi, à l’antipode de Sartre : l’enfer, c’est
« les autres », nous pensons plutôt que c’est le fait de ne pas vouloir exister pour les autres.
Les anciens catéchismes enseignaient ce qu’il
fallait croire, et par conséquent faire, pour être sauvé. L’ordre technicien
enseigne, lui, ce qu’il faut faire, et par conséquent croire, pour réussir.
Décidément, Il y a là l’inversion
didactique. Cette inversion préside à un véritable déplacement du religieux qui consiste à exiler ses sacralités
traditionnelles pour les remplacer par de nouveaux dieux, séculiers. L’Absolu
du sens est remplacé par l’empire de la machine. La machine, alors, se donne
pour sa propre loiet laisse les humains nus devant l’ordre des choses. Elle en
fait des objets de convoitise les uns pour les autres. D’où la question de
savoir si « le règne de la technique n’est-il pas aux antipodes mêmes des
idéaux de la modernité, liberté, égalité,
fraternité, pourtant produits de la même raison humaine que celle dont il
se réclame » ?[9]
Faut-il, avec l’évolution de la technique, parler
d’une victoire de la raison ou d’une lutte de la raison dont les
combats sont toujours à reprendre pour en arrêter les dévoiements ? C’est
dire que le croyant aveugle qui habite les logiques techniciennes doit devenir
un croyant en quête d’intelligence, dont les fantasmes passent au crible de la
critique. Tâche ingrate et difficile en ce temps où l’idéal techno-scientifique
de maîtrise de soi et du monde évacue la religion. L’essence de la technè ne
serait pas qu’un savoir-faire, mais une sorte de regard « logométrique »
qui impliquerait un dispositif opérant de perpétuelle transformation sur le
monde.
Bien que polysémique, la technique ne peut pas être
dissociée de la culture et de l’anthropogenèse. Outils et actes sont liés et
constituent le milieu technique d’une collectivité, inséparable du mouvement
d’ensemble des rapports sociaux et culturels à un moment donné de l’histoire[10].
Le rôle des hommes par rapport à la technique est décisif, mais on en
l’impression que celle-ci, c’est-à-dire la technique, transforme les hommes à
un rythme accéléré. Cela, à tel enseigne qu’il faut se demander : si
l’intelligence artificielle, est-elle une menace ou un atout ?
Là une raison ou l’importance de la « maîtrise
autonome de la techno-science » aussi bien par les acteurs que par les
utilisateurs pour un avenir meilleur[11].
Mêlée intimement aux formes d’organisation sociale,
la technique est « à la fois objet d’expérience et source
instituante »[12].
Pour P. Lévy, la technique participe pleinement du transcendantal historique
qui structure notre expérience collective[13].
Elle est herméneutique de part en
part, source majeure d’imaginaire
et de perception du monde comme d’institution du social, et même corne d’abondance axiologique. C’est
dire qu’une innovation technique n’est pas d’abord une application d’une
théorie scientifique, mais une possible création de significations. Cette
dimension instituante rappelle toute l’importance de comprendre la technique
pour que la techno-politique, déjà à l’œuvre, puisse être maîtrisée et muée en
techno-démocratie.
Mais comment alors articuler une position
religieuse pertinente à l’ère de la techno-science ?
L’homme étant un être qui surgit comme singularité,
comme rupture, comme problème, comme virus, autant le technocrate que
l’ingénieur ont tendance à exclure de leur champ d’étude ses dimensions non
mesurables. Il y a alors oubli d’une part importante de l’homme :
inachèvement, fragilité, mortalité, souffrance, déréliction, contingence,
violence, solitude, perte, etc. Ces irréductibles, qui qualifient l’homme
religieux, doivent rester la mesure de toute chose. Irréductibles qui obligent
l’homme à apprendre à mourir, à apprendre à s’affronter lui-même, à s’initier à
son monde intérieur, à saisir ce qu’il y a de commun à tous les hommes, à
apprivoiser ses propres limites, des interdits dont le signifiant maître est la
mort, est une nécessité religieuse.
Au fait, avec les numériques, nous pensons que
c’est là encore une paire de manche très compliquée, une bipolarité très
difficile à gérer. C’est même là, l’autre de la technique, ecce homo, la face
cachée qui ne peut être maîtrisé, contrôlé et instrumentalisé à dessein. C’est
dire en d’autres termes que l’homme demeure par ses inventions à tout jamais
l’insaisissable, l’énigme, le mystère, le dysfonctionnel, l’insignifiant,
l’incompréhensible, le péché, la part maudite, la jouissance, l’imprévisible,
la violence. Tout ceci constitue l’être humain dans son incommensurabilité,
dans son inconnaissabilité, dans son inconscient et dans son impertinence.
Emporté par ses propres inventions, l’homme apparait comme pris dans un ghetto,
mais reste très fort dans ses multiples dimensions.
C’est dire que l’expérience religieuse introduit à
la fois la réalité de la foi dans l’histoire et la possibilité de croire sans tomber dans
l’absence de critique pour lesquelles le sens du spirituel et le sens du sacré,
avec le langage des symboles, appartiennent à la transmission de la culture par
l’école et non pas seulement par la vie quotidienne et par les médias.
2.
Angoisse lié au système technique
Nous partons du constat tel que le monde
aujourd’hui est orienté et quadrillé par les numériques, le développement des
ordinateurs personnels, des tablettes, l’internet et de la téléphonie mobile
changent radicalement notre relation avec le monde. C’est qui porte à croire
que la révolution numérique n’est pas seulement un événement technique, mais
également un événement philosophique. Les techniques ne sont pas seulement des
outils, ce sont des structures de la perception, nous dit Stéphane Vial[14].
Elles conditionnent la manière dont le monde nous apparaît et dont les
phénomènes nous sont donnés.Les technologies numériques, renchérit-il, nous
apportent des perceptions d’un monde inconnu … Ces êtres qui émergent de nos
écrans et de nos interfaces bouleversent l’idée que nous nous faisons de ce qui
est réel et nous réapprennent à percevoir (autrement). D’où la question de
savoir : quel est l’être des êtres numériques et que devient notre
être-dans-le-monde à l’heure des êtres numériques ?[15]
Le constat est tel
qu’à l’orée du XXIè siècle, la technique se présente plus que jamais
comme un phénomène d’une complexité infinie et d’une diversité insaisissable.
L’immense accumulation des outils et des procédés, des savoir-faire et des
inventions, des machines et des artefacts[16]
forme à elle seule un ensemble vertigineux et pour ainsi dire démesuré, dont
l’histoire se confond avec l’histoire de la civilisation elle-même.
C’est dire qu’il y a là tout un système que nous
pouvons qualifier de système technique. Cela dans ce sens que nous observons
qu’il y a à toutes les techniques, à des
degrés divers, dépendantes les unes des autres, une certaine cohérence[17].
C’est ainsi que Jacques Ellul parle de système technique en terme de « la
conjonction entre le phénomène technique (c’est-à-dire sur le plan de la
rationalitéet le progrès technique (sur le plan de la productivité) ».[18]
Le premier fait allusion à l’impératif rationnel généraliséde rendement optimal
et le second, à la capacité qu’a la technique de produire son propre changement
de manière autonome.
De manière négative, J. Ellul pense que la technique
efface le principe même de la réalité d’autant plus que c’est elle qui fait
apparaître ce non-réel qui est pris pour un réel[19].
En revanche, M. Heidegger ne voit en elle qu’un phénomène d’arraisonnement de
la nature qui sanctionne définitivement l’oubli de l’être[20].
Hubert MARCUSE estime que devant
les aspects totalitaires de cette société, il n’est plus possible de parler de
neutralité de la technologie car selon lui « la société technologique est
un système de domination qui fonctionne au niveau même des conceptions et des
constructions des techniques »[21].
Par contre, Jürgen Habermas l’envisage comme une « idéologie »
couplée à la science, à la production industrielle et au technocrate étatique[22].
Au-delà de toutes ces considérations, on a
l’impression que la révolution numérique est porteuse d’un nouveau souffle dans
le rapport : techno-scientifique. Ainsi, l’alliance de la technique et de
l’art, peut nous conduire à une nouvelle culture industrielle qu’on appelle le design. En d’autres termes, nous disons
que la technologie actuelle n’est autre que la convergence entre la technique,
la science, l’industrie et le design, en tant que génératrice d’une nouvelle
culture. C’est dire que la technique est toujours un système de relations. En
d’autres termes, la technique seule
n’existe plus, elle est un phénomène convergé. Et son objet est « ce sans quoi nous sommes sans pouvoir »[23].
Cette convergence technologique est à la
fois : verticale et horizontale.
Verticale,
dans ce sens qu’elle correspond à l’homogénéisation des phénomènes de la
technique, de l’industrie, de la science et du design, en tant qu’ils coopèrent
pour former un seul et même complexe. Horizontale, dans le sens où elle
correspond à l’agrégation des faits techniques s’organisant en différents
niveaux combinatoires – la structure, l’ensemble, la filière – dans le but de
former un système technique cohérent.
3.
Que dire du Système technique numérique ?
Loin d’être une étape dans l’évolution technique,
le numérique apparait comme un point culminant, foudroyant dans ce sens qu’il
touche presque tous les systèmes de la vie. C’est dire que le numérique est
perceptible à l’échelle historique comme une dynamique pluriséculaire.
« Avec la machinisation, le temps technique s’accélère, la durée de vie
des systèmes techniques se réduit, les innovations s’enchainent … »[24].
A la lumière de ce qui précède, nous pouvons
déduiretrois moments dans l’histoire évolutive de la technoscience, à
savoir : la révolution machinique,
ici nous faisons recours à la révolution prémécanique de la Renaissance. Dans
cette évolution, il était question de remplacer l’effort corporel et les
opérations manuelles par des machines mécaniques, c’est-à-dire des appareils de
métal, motorisés ou automatisés. Le deuxième moment n’est autre quela révolution mécanisée de l’époque
industrielle. Et enfin, nous avonsla
révolution numérique. Ici, il s’agit de remplacer l’effort intellectuel et
cognitif par des machines numériques, qui traitent de l’information de manière
massivement automatique. C’est pratiquement le cas aujourd’hui avec l’Internet par
le truchement de l’ordinateur, symbole
de la civilisation moderne.
Cela est tellement visible que Jacques Ellul
lui-même l’avait relevé en décrivant le « Tout de l’informatique» en ces termes : « en réalité
c’est l’ordinateur qui permet au système technique de s’instituer
définitivement en système : c’est d’abord grâce à lui que les grands
sous-systèmes s’organisent… »[25].
Et après la mécanisation du travail corporel, la numérisation du travail
mental, Steve Jobs pense que : « l’ordinateur est l’outil le plus
remarquable que nous ayons inventé. C’est l’équivalent de la bicyclette pour
l’esprit »[26].
Bernard Gille, lui, voyait dans la naissance des technologies de l’information
et de la communication des techniques de « transmission de la pensée»[27].
Ceci montre, combien nous sommes entrés dans l’ère
d’un nouveau machinisme, fondé sur la délégation des opérations de l’esprit à
des machines numériques, c’est-à-dire la délégation du travail intellectuel –
et même du loisir mental (jeux vidéo) – à des ordinateurs. C’est là : la
révolution numérique[28].
Cette révolution n’est pas celle de l’alliance entre l’énergie nucléaire, les
matières nouvelles et l’électronique. Le système techniquenumérique émerge tout
entier de l’électronique et se caractérise par la synergie entre microélectronique, automatisation et
informatique[29]
ou encore entre microélectronique,
informatique et robotique[30].
C’est direque
l’informatisation est le phénomène le plus remarquable de notre époque ou
mieux, c’est la forme contemporaine de l’industrialisation. Cela d’autant plus
que le temps des appareils n’est pas seulement celui de la modernité. Le temps
des appareils, c’est celui de l’humanité. Nous vivons depuis toujours dans une
réalité augmentée. Tel est le cas de l’industrialisation qui n’a pas supprimé
l’agriculture, elle l’a industrialisée, de même l’informatisation ne supprime
pas l’industrie mécanisée : elle l’informatise. De la culture industrielle
de la main-d’œuvre associée à la machine mécanique, nous sommes passés à une
culture industrielle du cerveau d’œuvre associé à la machine numérique.
4.
Que dire de la révolution numérique sur le plan
philosophique ?
Comme toutes les révolutions techniques
précédentes, elle est une révolution phénoménologique, c’est-à-dire une
révolution de la perception : elle ébranle nos habitudes perspectives de
la matière et, corrélativement, l’idée même que nous nous faisons de la
réalité.
Percevoir à l’ère numérique, c’est être contraint
de renégocier l’acte de perception lui-même, au sens où les êtres numériques
nous obligent à forger des perceptions nouvelles, c’est-à-dire d’objets pour
lesquels nous n’avons aucune habitude perceptive[31].
Il s’agit d’apprendre à percevoir les êtres numériques pour ce qu’ils sont,
sans surenchère métaphysique ni dérive fantasmatique – ce qui implique d’abord
de comprendre ce qu’ils sont.
C’est dire que la révolution numérique n’est donc
pas seulement un événement historique qui relève de l’histoire des
techniques : elle est aussi un événement philosophique qui affecte notre expérience
phénoménologique du monde et qui relève de l’ontologie, ou plutôt de l’ontophanie[32],
c’est-à-dire de la manière dont les êtres (ontos)
apparaissent (phainô).Les choses sont
parce que nous les voyons, et ce que nous voyons, et comment nous le voyons,
dépend des arts qui nous ont influencés. Regarder une chose et la voir sont
deux actes très différents.
Le phénomène numérique ne fait que rendre visible,
par son ampleur, un trait philosophique caractéristique de toute technique en
général, resté relativement inaperçu mais essentiel : la technique est une structure de
la perception, elle conditionne la manière dont le réel ou l’être nous
apparait. Autrement dit, toute ontophanie du monde est une ontophanie technique[33].C‘est
le cas par exemple: « le microscope est un prolongement de l’esprit plutôt
que de l’œil »[34].
En d’autres termes, les instruments techniques mis au point par la raison
scientifique se trouvent impliqués au cœur d’un processus théorico-pratique
d’élaboration active des phénomènes.
C’est dire que le phénomène est trié, filtré,
épuré, coulé dans le monde des instruments, produit sur le plan des
instruments. Or, les instruments ne sont que des théories matérialisées. Ainsi,
pour bien le comprendre, il faut revenir
à la distinction kantienne, reprise par Bachelard, entre noumène et phénomène. Le phénomène, c’est ce dont je peux
faire une expérience par la perception. Le noumène, ou chose en soi, c’est
ce qui est au-delà de l’expérience possible. Bref, nous disons que la technique
engendre la phénoménalité. La technique ici consiste à rendre possible quelque
chose, elle constitue le domaine global de l’élaboration de la culture.
Le phénomène numérique n’est pas d’abord un
phénomène : c’est le noumène[35].
Tout comme le noumène kantienne ne devient phénomène qu’à travers
l’appareillage de l’accélérateur de particules, le noumène numérique interfaces
informatisés, intermédiaires phénoménales techniques entre l’échelle nouménale
(mathématique) de l’information calculée et l’échelle phénoménale (sensible) de
l’interface utilisateur[36].
Comprendre cette ontophanie numérique consiste
alors pour le philosophe de la technologie, à s’interroger sur la phénoménalité numérique elle-même. Ainsi donc, de quelle phénoménalité les
phénomènes numériques sont-ils capables ? Comment les êtres numériques se
manifestent-ils ? En quoi consiste leur être ?
Au fait, que dire : les réseaux font le réel
ou font le monde. Tel est le processus de la coulée phénoménotechnique de type
numérique dans laquelle nous vivons. La matière calculée en est le fondement.
Elle circule à toutes les échelles de la vie et transporte, outre de multiples
usages, une nouvelle phénoménologie du monde. Seul un nouveau matériau peut
engendrer de nouvelles modalités perceptives. Mais parce qu’elle est d’essence
mathématique, c’est-à-dire imperceptible, la matière calculée est d’abord
nouménale.
Ainsi pour répondre à notre préoccupation
philosophique de l’ère, nous optons d’énumérer ici, quelques caractéristiques
de l’ontophanie numérique tels qu’observées et empruntées chez Stéphane Vial,
en ces termes :
L’étant numérique est un noumène,
telle est la première caractéristique de l’ontophanie numérique.C’est par le
truchement des langages de programmation, définis comme des langues formelles,
constituées de symboles que s’opère le dévoilement du noumène en réduisant le
problème en algorithme. Tel est le cas avec le compilateur où les images de
synthèse sont calculées sur ordinateur à partir de modèles mathématiques et de
données diverses.
L’image virtuelle[37]
n’est donc rien d’autre qu’une « image calculée »[38]
et « la nature profonde du virtuel est de l’ordre de l’écriture »[39].
Paul Mathias renchérit même en ces termes : « l’Internet est un
monde. Non pas ce choses, de machines, d’instruments, mais de significations. …
L’Internet est un processus infini d’écriture transitoire et transitive »[40].
C’est dire que les êtres numériques sont par définition des phénomènes
programmables, c’est-à-dire rien de ce qui se produit au sein ou au moyen d’un
ordinateur ne peut être causé par autre chose au par un programme écrit par
l’homme.
La deuxième caractéristique du phénomène numérique
est
un idéalisme. Cela, dans ce sens que tout ce qui est numérique est
abstrait et sémantique. La matière calculée est de nature logique, au sens où
elle est constituée d’êtres de raison, de signes, d’informations,
mathématiquement et formellement organisés.
La troisième caractéristique est la
virtualité qui constitue une structure phénoménotechnique majeure de la
perception à l’heure du système technique numérique. En d’autres termes, nous
disons que le virtuel est le meilleur représentant visible, à l’échelle
phénoménale, de la matière calculée parce qu’il opère invisiblement à l’échelle
nouménale.
La quatrième caractéristique est que le phénomène
numérique est versatile. C’est-à-dire, habitués aux aléas fonctionnels de nos
ordinateurs, nous savons désormais que « ça peut planter » à tout moment. C’est pourquoi nous
effectuons régulièrement des sauvegardes.
La cinquième caractéristique table sur
« l’autrui-phanique ». C’est-à-dire à l’heure du système
technique numérique, nous vivons une expérience du monde plus que jamais
augmentée, dans laquelle les possibilités d’être en relation avec autrui n’ont
jamais été aussi riches et variées. C’est l’heure de la phénoménotechnique d’ontophanisation : le téléphone,
l’Internet, les réseaux sociaux engendrent une nouvelle ontophanie d’autrui,
engendrent une nouvelle vision de percevoir autrui :
« autrui-phanie ». Autrui est potentiellement toujours là, avec moi,
dans ma poche, à portée de ma main.
La téléphonisation de la vie urbaine, a
remarquablement modifié notre manière de vivre par rapport aux anciens. Elle a
littéralement aboli l’isolement des familles séparées, et a fait de nous les
membres d’une seule et grande famille. Elle est si parfaitement devenue un
organe du corps social qu’aujourd’hui, au moyen du téléphone, nous concluons
des contrats, nous fournissons des preuves, faisons des procès, produisons des
discours, proposons des mariages, attribuons des diplômes, appelons à voter, et
faisons presque tout ce qui peut être objet de parole. Bref, le téléphone est
devenu une télécommande universelle.
Après avoir appris à se parler sans se voir grâce
au téléphone, on apprend aujourd’hui à se lier sans se parler et sans se voir,
comme on le fait sur Twitter et sur Facebook, WhatsApp, à l’heure des « liaisons numériques »[41].
La sixième caractéristique est que le phénomène
numérique produit de l’être instantanément reproductible.
C’est-à-dire la capacité ou mieux la possibilité de recopier autant de fois ce
que nous voulons. Avec l’iPod, nous sommes entrés dans la culture ubiquitaire
totale. Avec lui, c’est l’ensemble de la richesse culturelle produite qui
devient disponible à chaque instant de notre expérience-du-monde.
La septième caractéristique : le phénomène
numérique est réversible. Quand bien même la mort des êtres vivants soit programmée génétiquement par la loi de la nature : tout passe, tout
coule, disait encore Héraclite ; les numériques semblent nous offrir la
possibilité de revenir en arrière.
Du reste, nous disons que le phénomène numérique
fait des merveilles et nous plonge dans la jouissance, car jouer, c’est jouir.
C’est-à-dire, les appareils numériques sont ludogènes, au sens
phénoménotechnique où ils coulent notre expérience-du-monde dans la jouabilité.
La qualité de notre expérience d’exister dépend des
appareils qui nous entourent et de la manière dont, en tant qu’instruments
phénoménotechnique, ils font le monde et nous le donnent.
Qu’à cela ne tienne, il n’y a pas que des avantages
qu’apportent le système numérique, il y a aussi les points négatifs en termes
des désavantages qu’implique le système numérique.
Conclusion
En conclusion, nous ne trouvons pas de mots exacts
pour mieux nous exprimer. La condition humaine contemporaine tend à devenir
celle d’une situation interactive généralisée[42].
L’homme contemporain est principalement un être en interaction, qui manipule en
permanence des interfaces numériques, à la maison, au travail, dans les
transports, dans la rue, dans l’intimité … Façonnée par les propriétés
ontophaniques inédites de la matière calculée, son expérience-du-monde
correspond à une forme de vie où se trouve de plus en plus présente, quoique à
des degrés divers, ce trait existentiel contemporain : l’immersion.
Tantôt nous nous plaisons à l’immersion dans les
interfaces, tantôt nous nous sentons esclaves d’elles. Tantôt le numérique est
le bon objet, tantôt il est le mauvais. Tantôt il sauve, tantôt il menace et
tue. Oui, c’est le prix à payer. Car, « on ne traverse pas la vallée qui
mène de l’ancien monde vers le nouveau sans passer par quelques
sinuosités »[43].
L’ontophanie numérique n’a pas fait disparaitre
l’ontophanie téléphonique moins encore celle du face-à-face. Elle a simplement
redéfini la place que nous accordons à chacune d’elle en fonction des
potentialités que nous souhaitons exploiter : téléphone ou SMS en passant
par l’E-mail ou par les réseaux sociaux. L’esprit souffle où il veut et quand
il veut.
L’important ici, est que la révolution numérique
est une révolution sociale qui affecte l’ensemble des populations. Elle se
présente donc comme un événement de masse contrairement à la révolution
quantique qui était avant tout une révolution intellectuelle limité au cercle
restreint des savants, des initiés.
LwambengaKabendulaMiré
(Professeur à l’université St Augustin et à l’I.S.C/Gombe – Rdc
Maître de la Recherche au CRESH)
(Professeur à l’université St Augustin et à l’I.S.C/Gombe – Rdc
Maître de la Recherche au CRESH)
[1] . Cfr.
D., JEFFREY, La toute-puissance
technoscientifique, le râteau et le sacré dans L’autre de la technique, Québec, PUL, 2000, p. 173.
[2]
. M.K, LWAMBENGA, Ré-appropriation de
l’espace vital par la maitrise autonome de la techno-science comme condition de
libération pour l’Afrique, Kinshasa, Médiaspaul, 2009, p. 32.
[3]. Technique
peut désigner : des outils, des procédés méthodologiques ou ordonnés,
fondés sur des connaissances scientifiques et servant à produire un résultat
dans quelque domaine. L’autonomie de la technique serait alors que celle-ci
devienne la modalité opératoire majeure de la dynamique économique.
[4]
. Cfr. G. GURVITCH, Société, technique et
civilisationin Cahiers internationaux
de sociologie, 45 (1968), p. 5-17 cité par R. LEMIEUX dans L’autre de la technique. Perspectives
multidisciplinaires, Col. Mercure du nord, Québec, PUL, 2000, p. 21
[5] . G.
HOTTOIS, Le signe et la technique,
Paris, Aubier-Montaigne, 1984, p. 101.
[6]. S.
CANTIN, R. MAGER, L’autre de la
technique. Perspectives multidisciplinaires, Québec, PUL, 2000, p. 10
[7] . R.
LEMIEUX, Op. Cit., p. 24.
[8] . Ibid., p. 10-11.
[9] . Ibid., p. 50
[10] . B.
LATOUR, On commence à penser les sciences
et les techniques sous les signes de la culture inLe nouvel état du monde. Bilan de la décennie 1980-1990, Paris, La
Découverte, 1990, p. 326-327. Tout comme on peut lire avec intérêt M. BEAUDIN, Op. Cit. p. 77s.
[11] . M.K. LWAMBENGA, Op. Cit., p. 22.
[12] . Ibid. p. 78.
[13] . Ibid.
[14] . S.
VIAL, L’être et l’écran. Comment le
numérique change la perception, Paris, PUF, 2015, p. 23.
[15] . Ibid., p. 28.
[16] .
Produit fait et réalisé par l’homme, par opposition à un objet existant dans la
nature.
[17] . Cfr.
B. GILLE, L’histoire des techniques,
Paris, Gallimard, « Encyclopédie de la Pléiade », 1978, p. 19.
[18] . J.
ELLUL, Le système technicien, Paris,
Le Cherche Midi, 2004, p. 13.
[19] . Cfr.
J. ELLUL cité par Stéphane VIAL, Op.
Cit., p. 39.
[20] . Cfr.
M. HEIDEGGER, La question de la
technique. Essais et Conférences, Paris, Gallimard, 1958, p. 22.
[21] . H.
MARCUSE, L’homme unidimensionnel,
Paris, Minuit, 1968, p. 7. Voir aussi S.
VIAL, Op. Cit., p. 41.
[22] . J.
HABERMAS, La technique et la science
comme « idéologie », Paris, Gallimard, 1990, p. 41-42.
[23] . Texte
que nous mettons en italique. Voir F.
DAGOGNET, Eloge de l’objet, Paris,
Vrin, 1989, p. 183-184 cité par S. VIAL, Op.
Cit., p. 61. « On ne le sait que trop, nos doigts ne coupent pas, les
ongles se cassent, mais le fil de la lame du couteau remplace avantageusement
nos tissus trop mous. L’objet en général constitue donc notre nature
opérationnelle, le ce sans quoi nous sommes sans pourvoir… ».
[24] . S. VIAL, Op. Cit., p. 66
[25]. J.
ELLUL, Le système technicien, Paris,
Le Cherche Midi, 2004, p. 108-113
[26] . S.
JOBS cité par S. VIAL, Op. Cit., p.
79.
[27] . B.
GILLE, Histoire des techniques in
Encyclopédie de la Pléiade,
Paris, Gallimard, 1978, p. 944.
[28] . Du
latin : numerus (relatif au
nombre, au calcul). Ainsi, l’ère du numérique se caractérise, au niveau
d’observation le plus trivialement dénué d’interprétation, par un phénomène
néanmoins majeur : l’irruption d’un ordinateur dans des opérations de
l’ordre de la cognition, de la manipulation de données de la connaissance, de
l’information et de la communication.
[29] . Cfr.
M. VOLLE, Economie des nouvelles
technologies, Paris, Economica, 1999, p. 3
[30] . Ibid. p. 26.
[31] . Cfr. S. VIAL, Op. Cit., p. 98.
[32] . Au
sens étymologique du terme tel qu’il a été initié par Mircea Eliade (1956),
signifie que quelque chose se montre à nous. En d’autres termes, il s’agit de
la manifestation de l’être. On peut au besoin lire Le Sacré et le Profane, Paris, Gallimard, « Idées »,
1965, rééd. « Folio essais », 1994, p. 87 & 102.
[33] . Ibid.
[34] G.
BACHELARD, La formation de l’esprit
scientifique, Paris, Vrin, 1993, p. 242.
[35] . Cfr. S. VIAL, Op. Cit., p. 193.
[36] . Ibid., p. 194.
[37] . Nous
tenons à signaler que le terme « virtuel » n’est pas d’origine
informatique. Il s’agit d’un mot de la langue philosophique, traduit du latin
médiéval virtualis. Le terme est
employé pour la première fois au Moyen Age pour traduire dans la philosophie scolastique
le concept aristotélicien de « puissance », par opposition à acte. Chez Aristote, la puissance et
l’acte sont deux modes d’existence : ou bien une chose existe (en acte),
ou bien elle existe (en puissance). Quand elle existe en acte, elle est effective
et en train de se produire ; quand elle existe en puissance, elle est
seulement à l’état potentiel, elle peut se produire ou se réaliser mais n’est
pas actuellement accomplie.
Dans la
perspective de l’ordinateur, on appelle virtuel n’importe quel processus
capable, grâce à des techniques de programmation, de simuler un comportement
numérique indépendamment du support physique dont (paradoxalement) il dépend.
Ainsi parle-t-on de mémoire virtuelle pour un espace d’adressage théorique non
limité aux dimensions physiques des dispositifs de stockage ou de machine
virtuelle pour un ordinateur qui apparait pour son utilisateur différent de la
machine réelle employée.
Le virtuel
informatique n’est pas autre chose qu’une espèce d’artificiel, au sens où une mémoire
virtuelle est une mémoire artificiellement synthétisée et où une machine
virtuelle est un programme artificiellement reproduit. Le virtuel informatique,
c’est donc le simulationnel, au sens
technique du terme, c’est-à-dire en tant le résultat d’une manipulation
programmable de l’information. Dans la vie psychique, l’imaginaire appartient à
la fiction, tandis que le virtuel appartient au réel des possibles. C’est dire
que la virtualité fait partie intégrante de l’ontophanie du monde contemporain
conditionnée par les appareils numériques.
[38] . P.
QUEAU, Le Virtuel : vertus et
vertiges, Seysel, Champ Vallon, « Milieux », 1993, p. 30.
[39] . Ibid., p. 45.
[40] . P.
MATHIAS, Qu’est-ce que l’Internet ?,
Paris, Vrin, 2009, p. 55.
[41] . A.
CASILLI, Les liaisons numériques. Vers
une nouvelle sociabilité ?, Paris, Seuil, 2010 cité par S. VIAL, Op.
Cit., p. 145.
[42] . S.
VIAL, Op. Cit., p. 271
[43] . Ibid., p. 273.
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